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Lawrence Halprin : le paysagiste qui a réinventé l’espace urbain

9 mai 2026 par
Lawrence Halprin : le paysagiste qui a réinventé l’espace urbain
Wise Cluster SRL, Lorenzo del Marmol

Lawrence Halprin : le paysagiste qui a appris aux villes à danser

Quand on demande aux étudiants en architecture du paysage de citer le paysagiste américain le plus important du XXᵉ siècle, deux noms reviennent presque toujours : Frederick Law Olmsted, le concepteur de Central Park au XIXᵉ, et Lawrence Halprin, l’homme qui a redéfini le paysage urbain dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Né à New York en 1916 et mort à San Francisco en 2009, Halprin a laissé derrière lui une œuvre étonnamment cohérente, qui va du mémorial Franklin D. Roosevelt à Washington jusqu’à des squares oubliés au-dessus d’autoroutes urbaines. Son influence dépasse largement les États-Unis : tout paysagiste qui réfléchit aujourd’hui à la place de l’eau, du mouvement et de la participation citoyenne dans le projet urbain est, qu’il le sache ou non, héritier de Halprin.

Pourquoi en parler depuis La Hulpe ? Parce que sa méthode — concevoir un espace comme une partition, pour qu’on l’habite avec le corps — fonctionne aussi bien pour une place publique de 5 000 m² que pour un jardin privé de 200 m². Nous y revenons en fin d’article avec quelques principes concrets.

Lawrence Halprin garden design

Lawrence Halprin garden design

 

Un parcours qui passe par la danse, l’horticulture et le Bauhaus

Lawrence Halprin naît le 1ᵉʳ juillet 1916 à New York et grandit à Brooklyn. Adolescent, il passe trois ans dans un kibboutz près d’Haïfa, en Palestine mandataire — une expérience communautaire qui marquera durablement sa pensée du collectif et de l’espace partagé.

Sa formation est volontairement éclectique :

•        1935-1939 : Bachelor of Science en sciences végétales à l’Université Cornell (Ithaca, NY).

•        1939-1941 : Master of Science en horticulture à l’Université du Wisconsin (Madison). C’est là, en visitant Taliesin East, le studio-maison de Frank Lloyd Wright, qu’il décide de bifurquer vers le design.

•        1942 : Bachelor of Landscape Architecture à la Harvard Graduate School of Design, où il étudie sous Walter Gropius, Marcel Breuer (les deux fondateurs allemands du Bauhaus exilés aux États-Unis) et Christopher Tunnard — le livre de ce dernier, Gardens in the Modern Landscape (1938), aura sur lui une influence décisive.

Cette double formation — horticulteur d’abord, designer ensuite, modernisme du Bauhaus en filigrane — explique sa singularité. Halprin connaît les plantes, mais il pense en architecte ; et plus encore, il pense en chorégraphe.

Le mariage qui change tout

En 1940, il épouse Anna Schuman, danseuse et future chorégraphe d’avant-garde sous le nom d’Anna Halprin. Le couple s’installe en 1945 près de San Francisco, et le dialogue créatif qui s’y développe est l’une des clés pour comprendre l’œuvre de Lawrence. Sa femme conçoit la danse comme un parcours dans l’espace ; lui conçoit l’espace comme un parcours pour le corps. En 1954, il dessine pour elle un plateau de danse en plein air (le « deck ») où Anna fonde le San Francisco Dancers’ Workshop, qui deviendra l’un des centres artistiques de la côte ouest.

Cette interaction nourrira toute sa carrière : Halprin est l’un des très rares paysagistes à avoir explicitement intégré la notation chorégraphique dans sa méthode de conception.

 Lawrence Halprin

Sa vraie innovation : les Cycles RSVP

Beaucoup d’articles présentent Halprin comme l’inventeur du « participatory design » — la conception participative, qui implique les habitants dans le processus. C’est vrai, mais c’est réducteur. Sa contribution la plus profonde est un système de pensée qu’il publie en 1969 dans le livre The RSVP Cycles : Creative Processes in the Human Environment, développé avec Anna Halprin et l’architecte Jim Burns.

RSVP est un acronyme :

•        Resources — ce dont on dispose : matériaux, plantes, budget, contraintes du site

•        Scores — la « partition » : le plan, le scénario d’usage, ce qu’on prévoit qu’il se passe dans l’espace

•        Valuation — le retour critique, l’ajustement permanent

•        Performance — l’usage réel, ce qui se passe quand les gens s’approprient l’espace

Pour Halprin, toute activité humaine repose sur une partition — du jardin à la liste de courses, en passant par un calendrier ou un parcours de visiteur. Cette grille a transformé sa pratique : avant d’imaginer la forme, il imaginait l’expérience. C’est pour cela que ses places vieillissent bien : elles sont conçues comme des scénarios, pas comme des décors.

 

Cinq œuvres qui ont changé le paysage urbain

1. Le Donnell Garden, Sonoma (1948) — la formation

Avant d’ouvrir son agence, Halprin travaille quatre ans (1945-1949) chez Thomas Church, le grand paysagiste moderne californien. Il participe à la conception du jardin Dewey Donnell à Sonoma — célèbre pour sa piscine à forme libre dont la silhouette est devenue l’icône du « California modernism ». C’est l’école pratique qui le forme : le respect du site, le travail avec le climat sec, l’usage des essences locales.

2. Ghirardelli Square, San Francisco (1962-1968) — le precedent du recyclage urbain

Quand l’ancienne chocolaterie Ghirardelli, sur le front de mer de San Francisco, est menacée de démolition, l’agence Halprin transforme le complexe industriel en place publique animée. Boutiques, restaurants, fontaine centrale, escaliers gradinés : c’est l’un des tout premiers exemples mondiaux de réhabilitation industrielle, trente ans avant que le concept ne devienne courant. Le modèle inspirera des projets sur tous les continents — y compris en Belgique, où la reconversion d’anciennes brasseries ou d’usines en lieux de vie en porte la trace.

3. La séquence d’espaces publics de Portland, Oregon (1965-1978)

À Portland, Halprin conçoit une séquence reliée de quatre espaces publics — Lovejoy Plaza, Pettygrove Park, Auditorium Forecourt (aujourd’hui Keller Fountain) et le Transit Mall. C’est l’application la plus aboutie de sa pensée chorégraphique : on traverse la ville comme on suivrait une partition musicale, avec des temps forts (les fontaines monumentales, sortes de cascades urbaines en béton brut), des temps doux (les jardins ombragés), des transitions.

La critique d’architecture du New York Times Ada Louise Huxtable a qualifié l’Auditorium Forecourt de Portland comme l’un des espaces urbains les plus importants depuis la Renaissance — un compliment rarement adressé à un projet du XXᵉ siècle.

4. The Sea Ranch, côte californienne (1962-1967)

Sur 2 000 hectares de littoral pacifique au nord de San Francisco, Halprin élabore le plan-masse d’une communauté résidentielle exemplaire. Au lieu de découper le site en parcelles régulières, il analyse le vent, l’érosion, la végétation indigène, et impose des règles : maisons regroupées en bouquets pour se protéger mutuellement, toits inclinés contre le vent, palette de matériaux et de couleurs alignée sur le paysage.

Sea Ranch est aujourd’hui considéré comme un manifeste de planification écologique — vingt ans avant que le mot soit à la mode. C’est l’antithèse du lotissement standard, et le modèle reste cité dans les écoles d’urbanisme du monde entier.

5. Le Mémorial Franklin D. Roosevelt, Washington D.C. (1974-1997)

Sélectionné en 1974 par la commission du mémorial, Halprin imagine sur 7,5 hectares au bord du Tidal Basin (en face du Jefferson Memorial) une séquence de quatre chambres extérieures, une par mandat de Roosevelt. Granite rouge du South Dakota (31 269 blocs), sept fontaines totalisant 100 000 gallons d’eau en circulation, vingt-et-une citations de Roosevelt gravées dans la pierre, dix sculptures en bronze (par Leonard Baskin, Neil Estern, Robert Graham, Thomas Hardy, George Segal).

Quarante ans entre la création de la commission (1955) et l’inauguration par Bill Clinton le 2 mai 1997. Halprin lui-même qualifiera ce projet d’apothéose de tout ce qu’il avait fait. L’une des innovations majeures du mémorial : il a été entièrement conçu pour l’accessibilité — Roosevelt étant lui-même atteint de poliomyélite — bien avant que les normes d’accessibilité ne soient généralisées.

 

Sa signature : l’eau, la pierre brute et le mouvement

Lawrence Halprin

Si l’on devait identifier les éléments récurrents de ses projets, ce serait :

•        L’eau en mouvement, traitée comme un élément narratif et tactile — pas un ornement. Cascades, ruisseaux, fontaines à patauger : on vient au contact, on s’assied dessus, on traverse. Halprin a souvent dit que ses fontaines étaient un « équivalent expérientiel de la nature ».

•        La pierre brute et le béton, comme blocs minéraux qui rappellent la géologie d’origine. À Portland comme au FDR Memorial, le béton n’est pas un compromis — c’est le matériau qui donne sa puissance au lieu.

•        Les séquences spatiales, avec des moments de contraction et de dilatation. On ne reste jamais dans un même type d’espace : on passe d’une « chambre » à l’autre, comme dans une partition de musique.

•        La végétation indigène, plantée en masses lisibles plutôt qu’en compositions horticoles. Halprin était un écologiste avant la lettre.

•        L’implication du futur usager, via des ateliers participatifs (les fameux « take-part workshops ») où les habitants notaient leurs déplacements quotidiens, leurs gênes, leurs envies. Ces données alimentaient ensuite la « partition ».

 

Une scène pour comprendre : Portland, midi, en été

Imaginez une place du centre-ville de Portland, au pied d’un théâtre. Au lieu d’un parvis lisse en granit avec quelques bancs, on découvre une cascade de béton de huit mètres de haut, de l’eau qui tombe en nappes sur des plateformes inclinées, des escaliers qui plongent vers le bassin. Des employés en costume y mangent leur sandwich, pieds dans l’eau. Des enfants traversent la fontaine en sautant de bloc en bloc. Personne ne dirige cette chorégraphie — et pourtant elle a été pensée minute par minute, plusieurs années avant la coulée du premier béton.

C’est l’Auditorium Forecourt à Portland, aujourd’hui Keller Fountain. C’est aussi, dans une seule scène, toute la méthode Halprin : on conçoit pour l’usage avant le décor, et on accepte que les gens fassent du lieu autre chose que ce qu’on avait prévu.

 

Ce qu’on retient pour nos jardins en Brabant Wallon et à Bruxelles

Halprin concevait des places de plusieurs hectares, pas des jardins privés. Mais sa méthode est étonnamment transposable à un jardin résidentiel — peut-être plus que celle des paysagistes classiques.

1.      Pensez en partition, pas en plan. Avant de dessiner, demandez-vous ce qui doit se passer dans le jardin : où prend-on le café du matin ? Où les enfants jouent-ils ? Quel chemin empruntez-vous quand vous rentrez fatigué ? Le jardin est un scénario d’usage avant d’être une composition visuelle.

2.      Donnez à l’eau un rôle tactile. Pas un bassin décoratif au milieu d’une pelouse, mais un point d’eau au bord duquel on s’assied, qu’on entend depuis la terrasse, qui rafraîchit l’atmosphère en été. Sur les sols argileux du Brabant, une petite mare avec des berges en pente douce attire la biodiversité bien plus efficacement qu’un bassin formel.

3.      Travaillez les séquences. Évitez le « jardin vu d’un seul coup d’œil ». Une haie basse, un changement de niveau de 40 cm, un passage rétréci entre deux topiaires : autant de moyens de créer une dilatation/contraction. Le jardin devient plus grand parce qu’on le découvre par étapes.

4.      Acceptez l’usage non prévu. Halprin disait que la « performance » (l’usage réel) est aussi importante que le « score » (le plan). Si vos enfants utilisent vos massifs comme parcours d’obstacles, c’est un succès, pas un échec. Concevez des éléments suffisamment robustes pour absorber l’imprévu.

5.      Privilégiez les matériaux qui vieillissent. Halprin aimait le béton brut, le granit, le bois patiné — pas pour des raisons esthétiques, mais parce que ces matériaux gagnent en présence avec le temps. Pour un jardin belge, la pierre bleue, la brique de récupération et le chêne non traité jouent le même rôle.

 

Questions fréquentes

Halprin a-t-il travaillé en Europe ?

Oui, mais marginalement. Son projet européen le plus connu est la promenade Haas-Goldman à Jérusalem, aménagée dans les années 1980 le long de la vieille ville. Il a aussi reçu en 2002 le Friedrich Ludwig von Sckell Ring of Honor de l’Académie bavaroise des beaux-arts, distinction rare pour un Américain. Ses idées ont en revanche profondément influencé la génération européenne des années 1970-1990 — y compris les paysagistes belges qui ont introduit la fontaine urbaine, la séquence d’espaces et la place « habitée » dans nos villes.

Qu’est-ce qui distingue Halprin de Frederick Law Olmsted ?

Olmsted, au XIXᵉ siècle, a inventé le grand parc paysager américain (Central Park, Prospect Park, Mont Royal à Montréal) — un paysage pittoresque et romantique qui sert d’évasion par rapport à la ville. Halprin, au XXᵉ siècle, a conçu des places et des fontaines qui sont dans la ville et avec la ville. Olmsted recrée la nature ; Halprin la réinterprète au cœur du minéral. Les deux philosophies sont complémentaires, pas opposées.

Peut-on visiter ses œuvres ?

La plupart sont accessibles librement : le FDR Memorial à Washington (entrée libre), Ghirardelli Square à San Francisco, les espaces publics de Portland. Sea Ranch est une communauté résidentielle privée, mais le sentier côtier traverse le site. Si vous passez par Washington, le FDR Memorial est l’une des visites les plus fortes du Mall national — comptez au moins une heure pour parcourir les quatre chambres.

Les Cycles RSVP sont-ils utiles à un particulier qui aménage son jardin ?

Étonnamment oui — sous une forme simplifiée. Avant d’engager un projet de jardin, demandez-vous : quelles sont mes ressources (R) — terrain, budget, exposition ? Quelle partition (S) — quels usages je veux y voir ? Comment vais-je évaluer (V) que ça fonctionne dans six mois ? Et qu’est-ce qui se passera réellement (P) une fois le jardin habité ? C’est exactement la grille que nous utilisons en première visite avec nos clients.

 

Conclusion : un héritage qui dépasse les frontières

Lawrence Halprin a reçu de son vivant la quasi-totalité des distinctions américaines de sa profession : la Gold Medal de l’ASLA en 1978, la Thomas Jefferson Medal en 1979, la National Medal of the Arts en 2002 — la plus haute distinction artistique américaine, remise par le président. Mais sa vraie postérité est ailleurs : dans les centaines de paysagistes formés directement ou indirectement à sa méthode, et dans cette idée toute simple qu’un espace extérieur ne se conçoit pas pour être regardé, mais pour être vécu.

Que vous habitiez à Watermael-Boitsfort, La Hulpe ou Tervuren, et que vous envisagiez l’aménagement de votre jardin, c’est exactement la question que nous vous poserons en premier : non pas «comment voulez-vous que ça soit beau ? », mais « comment voulez-vous le vivre ? » La beauté suit. Halprin l’avait compris il y a soixante ans.


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