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Jacques Sgard : le paysagiste qui a fait entrer le grand paysage dans la ville

9 mai 2026 par
Jacques Sgard : le paysagiste qui a fait entrer le grand paysage dans la ville
Vert Val SRL, Lorenzo del Marmol

Quand on évoque les grands jardins français, l’imaginaire convoque presque automatiquement les broderies de Le Nôtre à Versailles. Mais qui a dessiné le paysage de la France contemporaine — celui des parcs urbains où l’on flâne le dimanche, des espaces verts au pied des grands ensembles, des routes qui s’insèrent dans la campagne sans la défigurer ?

Une figure se détache : Jacques Sgard, né en 1929, paysagiste et urbaniste français, lauréat du Grand Prix du Paysage en 1994. Beaucoup moins médiatisé que les jardiniers stars d’aujourd’hui, il est pourtant considéré comme l’un des pères fondateurs de la profession de paysagiste telle qu’on la pratique aujourd’hui en France — et, par capillarité, telle qu’elle nous influence en Belgique.

Pourquoi en parler depuis La Hulpe ? Parce que sa méthode — penser la structure du sol avant le décor — est exactement celle que nous appliquons à chaque projet, du petit jardin uccloise au grand domaine du Brabant Wallon.

Jacques Sgard

 

Du jardinier à l’urbaniste : une vision nouvelle

Jacques Sgard naît en 1929 dans le Pas-de-Calais et grandit dans la campagne du Boulonnais, « proche du monde paysan » comme il l’a lui-même raconté. Adolescent, il parcourt la France à vélo, fait du camping, randonne en montagne. Le paysage, pour lui, est d’abord une expérience physique avant d’être un sujet académique.

Il entre à 18 ans à la Section du paysage et de l’art des jardins de l’École nationale d’horticulture de Versailles, section toute jeune (créée en 1945) qui forme alors essentiellement à la conception de squares et de jardins de ville. Trouvant cette formation trop étroite, il poursuit à l’Institut d’urbanisme de Paris, où il a pour professeurs les architectes-urbanistes Robert Auzelle et Jean Royer.

C’est ce double regard qui fera sa force tout au long de sa carrière : il connaît les plantes, mais il pense à l’échelle de l’urbaniste.

Le déclic hollandais (1954)

En 1954, jeune diplômé, il part en stage de six mois à l’Université agricole de Wageningen, aux Pays-Bas, auprès du professeur Jan Bijhouwer. Le choc est total : alors qu’en France on parle encore de « reconstruction » et d’« espaces verts », les Néerlandais raisonnent déjà à l’échelle du territoire entier. Il rédige une thèse intitulée « Récréation et espaces verts aux Pays-Bas » et y découvre la notion de grand paysage — celle qu’il introduira en France et dont il deviendra l’un des principaux propagateurs.

Ses voyages ultérieurs en Finlande, en Suède (où il rencontre celle qui deviendra son épouse), au Danemark et en Allemagne nourriront durablement sa pratique. La cité-jardin de Tapiola en Finlande, premier projet européen de ville nouvelle d’après-guerre, restera pour lui une référence majeure.

 

Sa philosophie : le paysage comme service public

Pour Jacques Sgard, le paysage a une fonction sociale fondamentale. Sa pensée s’organise autour de trois principes simples mais radicaux pour son époque :

1.      L’échelle du territoire. Il ne dessine pas seulement des massifs : il pense à l’échelle du quartier, de la ville, voire de la région entière. Routes, bâtiments, espaces libres, cours d’eau — tout entre dans un même dessin.

2.      Le sol comme matière première. Sgard ne subit pas le terrain ; il le modèle. Buttes pour isoler du bruit, dépressions pour recueillir l’eau, vallonnements pour créer de l’intimité ou ouvrir des perspectives : la topographie est le premier outil de composition.

3.      La fluidité d’usage. Ses parcs sont conçus pour le mouvement et l’appropriation. On y circule, on y joue, on s’y rencontre. Les cheminements relient les quartiers entre eux et tissent du lien là où l’urbanisme n’en avait pas prévu.

 

Le chef-d’œuvre : le parc André-Malraux à Nanterre

S’il ne fallait retenir qu’une réalisation, ce serait le parc départemental André-Malraux à Nanterre, aux portes du quartier d’affaires de la Défense. Sgard est désigné concepteur et maître d’œuvre dès 1967 par l’EPAD (Établissement Public d’Aménagement de la Défense). Les travaux s’étalent sur plus d’une décennie — début en 1971, ouverture au public en 1980 — pour un parc de 25 hectares qui s’impose dans le tissu urbain.

Le site de départ n’a rien d’enchanteur : un bidonville, des terrains vagues, d’anciennes carrières. Sgard en fait un manifeste de sa méthode.

Trois choix qui font tout

•        Un parc volontairement ouvert sur la ville, non clôturé — l’inverse du jardin enfermé. Le parc dialogue avec les tours-nuages d’Émile Aillaud au sud et les immeubles en terrasse de Jacques Kalisz au nord.

•        Un modelage de sol radical : trois tertres artificiels sont créés à partir des millions de mètres cubes de déblais issus des chantiers voisins de la Défense. Ce qui était une nuisance devient le relief du parc.

•        Une palette végétale rustique, sobre, entretenue selon des techniques forestières — à rebours des plantations horticoles standardisées de l’époque. Pour le jardin de collection, Sgard s’inspire du Brésilien Roberto Burle Marx.

Le résultat est un parc à la structure étonnamment proche, toutes proportions gardées, de Central Park à New York : un grand vide central qui fédère un paysage urbain bâti tout autour.

 

Et au Parc Floral de Paris ? Un jardin dans le jardin

On lit parfois que Sgard aurait conçu le Parc Floral de Paris dans le bois de Vincennes. C’est inexact : ce parc, créé pour les Troisièmes Floralies internationales en 1969, a été dessiné par l’architecte paysagiste Daniel Collin.

Ce que Sgard y a réalisé, en 1970, est plus discret mais très significatif : le Jardin des sculptures, un espace conçu autour de pavés et de pelouses inclinées qui dialoguent avec les œuvres exposées. Une démonstration, à petite échelle, de sa façon de sculpter le sol pour mettre en valeur ce qui s’y trouve.

 Jacques Sgard

Du grand ensemble au plan de paysage : un travail à toutes les échelles

La singularité de Sgard, c’est qu’il a refusé de choisir entre le jardin et le territoire. Il a travaillé avec une cohérence rare à toutes les échelles :

Les espaces extérieurs des grands ensembles

Là où les promoteurs ne voyaient que des résidus entre deux barres d’immeubles, Sgard a dessiné de vrais paysages habités. C’est le cas dans les espaces extérieurs de la ville nouvelle de Quétigny-les-Dijon (de 1960 à 1990, en collaboration avec le coloriste Bernard Lassus pour le traitement des façades), ou encore au quartier de la Maurelette au nord de Marseille (1966-1967), où il joue avec un mail de platanes et des places successives pour préserver l’identité méditerranéenne du lieu.

Les plans de paysage à l’échelle régionale

Pionnier en France de la planification paysagère inspirée du modèle hollandais, Sgard a réalisé des études de grand paysage dans les Vosges, en Lorraine, dans la métropole marseillaise — où ses préconisations pour préserver le caractère sauvage des Calanques préfigurent la création, des décennies plus tard, du parc national des Calanques.

Les friches industrielles et les jardins historiques

Dans les années 1990, il intervient sur la réhabilitation de friches industrielles (notamment à Micheville, en Lorraine) et sur la restauration de jardins historiques. Au parc de Chamarande dans l’Essonne (1991-2000), il choisit de conserver la trame classique tout en y ajoutant des sentiers sinueux et de vastes pelouses contemporaines. Il interviendra aussi à Beyrouth, sur le parc du Bois des pins (1994-1997).

 

Une scène pour comprendre : le sculpteur de terrain

Imaginons un chantier des années 1970, sur la plaine de Nanterre. Le terrain est un patchwork de terrains vagues et de remblais calcaires. Les engins de terrassement sont en action. Sgard n’est pas là avec un plantoir : il a un plan de nivellement. Il dirige les bulldozers pour modeler les futures buttes, vérifie qu’une fois en bas le promeneur sera coupé du bruit du périphérique, et qu’une fois au sommet il aura la vue dégagée sur la Défense. Avant même la première plantation, le parc existe déjà — par la forme du sol.

Toute la méthode Sgard est là : l’ossature avant le décor. Une leçon qui reste, soixante ans plus tard, d’une actualité brûlante.

 

Ce qu’on retient pour nos jardins en Brabant Wallon et à Bruxelles

La pensée de Sgard a été développée pour des parcs publics, mais elle se transpose remarquablement bien à un jardin privé de 300 ou de 1 500 m². Voici ce que nous retenons à La Hulpe quand nous concevons un projet :

4.      Pensez la circulation avant la plantation. Avant de choisir vos végétaux, dessinez les chemins. Comment va-t-on du portail à la maison ? De la terrasse au potager ? Les lignes de circulation structurent un jardin bien plus durablement que les massifs.

5.      Travaillez le relief, même léger. Sur un terrain plat — fréquent dans nos lotissements du sud de Bruxelles — un mouvement de sol de 40 ou 60 cm peut suffire à créer une sensation d’espace, à isoler un coin lecture, à gérer la pluviométrie qui s’accélère sur nos sols argileux brabançons.

6.      Créez des « chambres ». Sgard divisait l’espace pour multiplier les ambiances. Une haie basse, un muret, un alignement de graminées suffisent pour distinguer le coin repas du coin enfants. Un jardin vu d’un seul coup d’œil est toujours plus petit qu’un jardin que l’on découvre par séquences.

7.      Plantez des arbres structurants. Pas seulement des arbustes décoratifs. Un arbre de haute tige donne au jardin un « toit » et une échelle humaine — c’est ce qui fait la différence entre un jardin habité et un jardin décor. Pour les jardins du Brabant Wallon, des espèces locales comme le charme, le tilleul à petites feuilles ou le chêne sessile sont remarquablement adaptées.

8.      Choisissez la sobriété végétale. La leçon de Nanterre : une palette restreinte, robuste, entretenue avec des techniques proches de la forêt, vieillit infiniment mieux qu’une débauche d’espèces horticoles. Trois à cinq essences bien choisies feront un meilleur jardin que vingt mal articulées.

Jacques Sgard

 

Questions fréquentes

Jacques Sgard est-il toujours en vie ?

Né en 1929, Jacques Sgard exerçait toujours sa profession à la fin des années 2010 — il a notamment donné une conférence à la Maison de l’architecture PACA en septembre 2018. Nous n’avons pas trouvé de source publique récente confirmant son décès au moment de la rédaction de cet article. Si vous disposez d’une information vérifiée, n’hésitez pas à nous écrire.

Quelle est la différence entre un paysagiste et un architecte paysagiste ?

Un jardinier entretient ; un paysagiste plante et aménage selon un plan ; un architecte paysagiste conçoit le projet dans son ensemble — circulations, niveaux, structure végétale, gestion de l’eau, articulation avec le bâti — avant que la première plante ne soit choisie. C’est exactement la démarche que Sgard a contribué à faire reconnaître en France, et c’est celle que nous appliquons en Belgique sous le titre protégé d’architecte de jardin et paysagiste reconnu par l’ABAJP-BALA.

Peut-on visiter le parc André-Malraux ?

Oui, le parc départemental André-Malraux est ouvert au public toute l’année, à Nanterre (Hauts-de-Seine). Accès par le RER A, station Nanterre-Préfecture. C’est un détour passionnant si vous êtes de passage à Paris et que vous vous intéressez à l’art des jardins contemporains.

 

Conclusion : l’héritage d’un bâtisseur

Jacques Sgard n’a pas seulement dessiné des parcs : il a redéfini la place du paysagiste dans le projet urbain. Le Grand Prix du Paysage qui lui a été décerné en 1994 reconnaît un parcours qui a changé la profession.

Ce qu’il nous laisse, et que nous essayons de transmettre à chaque client, tient en une phrase : un jardin n’est pas une île déconnectée du monde. C’est un fragment de paysage, structuré avec rigueur pour pouvoir être habité avec liberté. Que ce soit sur 25 hectares à Nanterre ou sur 600 m² à Watermael-Boitsfort, le principe ne change pas.

Roberto Burle Marx : quand le jardin devient tableau